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À 17 ans, je me suis fait violer | Anonyme

Avec le #MoiAussi et la solidarité des femmes de partout à travers le monde depuis ces derniers jours, je ne pouvais pas garder tout ça en dedans plus longtemps. Voici, pour la première fois, mon histoire.

***

Tu étais plus vieux que moi; pas mal plus vieux.

J’avais terminé quelques mois plus tôt ma seule et unique relation qui était tout sauf saine et qui m’avait laissé un goût amer, autant dans la bouche que dans le coeur.

On échangeait sur MSN depuis quelques semaines. Ta façon de me parler me faisait sentir importante. Tu étais habile avec les mots, tu me faisais sentir bien pour une des rares fois de ma vie.

Tu m’as dit que t’étais en vacances pour le temps des Fêtes, j’ai pris mon courage à deux mains en pensant me faire virer de bord, et je t’ai invité à venir me voir quelques heures de route plus loin. J’habitais encore chez mes parents qui brillaient par leur absence ce jour-là. T’as accepté.

Si quelqu’un me demandait quel est le plus gros regret de ma vie, je pense que c’est cette invitation-là que je regrette le plus. Celle qui allait tuer la personne que j’étais, pour laisser place à la personne que je suis devenue.

T’es arrivé chez nous avec une vibe étrange. Le genre de vibe qui ne m’aurait jamais attirer vers toi, et qui m’aurait fort probablement fait changer de trottoir si jamais j’avais eu à te croiser en ville un soir où j’étais toute seule. Tu étais là. En face de moi. Tes regards étaient froids, je n’osais même pas te regarder dans les yeux tellement tu me rendais mal à l’aise.

Avec toutes nos conversations virtuelles puis en étant assis devant moi depuis quelques minutes, t’as vite seizé la fille que j’étais : t'as vite compris que je n’étais clairement pas celle qui avait le plus confiance en elle.

Même pas trente minutes après avoir parlé de sujets futiles assis sur le bord de mon lit, tu t’es mis à m’embrasser. J’ai utilisé le mot « embrasser », mais j’aurais dû utiliser les mots « t'as crissé ta langue dans ma yeule » parce que c’était pas mal plus ça qu’autre chose. C’était rough, c’était sans passion : c’était pas l’fun. Pentoute.

 

À 17 ans, je me suis fait violer.

J’me suis reculée un peu. C’est là que tu es devenu agressif. Tu m’as poussée sur mon lit en me frappant la tête dans le mur au passage. Une fraction de seconde plus tard, t’arrachait mon t-shirt.

Je ne comprenais pas ce qui se passait. J’essayais de me cacher le plus de peau possible. T'étais le deuxième gars qui me voyait plus de peau que les autres, je n'étais pas à l’aise, j’avais peur et j’essayais de me dire que t’allais sûrement arrêter, que c’était juste un moment désagréable à passer.

Au contraire. Ça faisait juste commencer.

Je me suis retrouvée avec ta main en arrière de ma tête qui m’enfonçait la face dans mes oreillers, et je restais là avec de la misère à respirer.

Tu m’as prise par derrière en m’agrippant par les seins et en m’enfonçant la tête dans le mur encore plus fort. T’embrassais mon dos dénudé en me disant que tu m’aimais pis que j’étais belle. Que personne ne t’avait fait sentir comme ça avant moi.

Je ne te voyais pas et je t’entendais à peine : plus le temps passait, plus j’entendais seulement mon cœur battre fort, trop fort. C’est là que t’as continué de m’enfoncer la tête dans les oreillers pis que tu as brusquement enlever mes pantalons.

Je n’ai jamais croisé ton regard pendant les minutes qui ont suivies. Je n’ai rien vu. Mais j’ai tout senti.

Je ne disais rien; je retenais mes larmes. Je ne savais pas quoi faire, je ne savais pas quoi dire. J’aurais pu crier, mais je l’ai pas fait parce que personne m’aurait entendue de toute façon. Je n’ai rien dit, rien.

À chaque coup de bassin que tu donnais dans mon corps crispé comme une barre, mes oreillers épongeaient les larmes que j’étais plus capable de retenir. Ma tête pis mon cou s’enfonçaient un peu plus dans le mur à chaque va et viens. Je ne sais pas si j’avais plus mal à la tête, à mon corps que tu charcutais ou si c’était mon cœur qui avait le plus de peine pis de rage en dedans.

J'étais plus capable. J’avais mal. J’ai pris mon courage à deux mains, et je t’ai dit d’arrêter. Ta réponse, je m’en rappelle encore comme si c’était hier. Tu m’as répondu : « Ça sera pas long, j’ai presque fini. » Ces mots-là raisonnent encore dans ma tête aujourd’hui. Ces mots-là, je ne les oublierai jamais.

Tu as commencé à accélérer, chaque va et viens devenait insupportable. Pis ça s’est terminé. T’as éjaculé dans moi et dans mon pu rien de dignité et de confiance que j’avais. Pis pour te déculpabiliser, t’as fini ça avec un « Je t’aime ». Ça m’a achevé.

Je n’ai pas voulu me virer de bord avant une coupe de minutes. J’essayais de ne pas avoir l’air faible devant toi, comme pour ne pas te donner plus de pouvoir que t’en avait déjà.

C’est comme si on m’avait enlevé une partie de moi depuis ce temps-là.

T’es parti. Je ne t'ai plus jamais revu et je n'ai plus jamais entendu parlé de toi. En sacrant ton camp, c’est comme si tu étais partie avec mon p’tit rayon de bonheur pis de naïveté, mais que tu m’avais coulé du ciment dans la poitrine pour calfeutrer les trous.

 

Après toi

Quand t’as fermé la porte et que j’ai entendu le son de ton char, j’ai pleuré. Pleuré tellement fort. Pis j’ai hurlé. J’ai hurlé de rage pour la seule et unique fois dans ma vie.

J’ai gardé tout ça en dedans pendant des années.

Quand on se fait violer, la société peut souvent faire sentir la victime comme si c’était elle la coupable, comme si elle l’avait cherché. Parce que je t’ai invité chez moi, parce que je t’ai ouvert la porte, ça voulait automatiquement dire que j’acceptais toute aventure. Parce que, quand on est une femme, on se fait souvent dire qu’on aurait dû faire attention, qu’on était sûrement habillée de façon à provoquer ou qu’on faisait nos agaces. Que c’est normal de s’attendre à baiser quand on invite un homme à la maison. Non. C’est pas ça, la normalité.

Pendant longtemps, je me sentais responsable de mon propre viol. C’est de ma faute, j’aurais dû être plus intelligente que ça.

Après toi, j’ai détesté les hommes.

Après toi, je me suis détestée.

Tu m’as fait détester le sexe. Tu m’as fait avoir peur du sexe.

Après toi, j’ai essayé fort de trouver du réconfort dans les bras de quelqu’un qui m’aimait pour qui j’étais : une fille un peu brisée qui voulait juste aimer et être aimée, mais qui trainait un secret pas trop le fun et qui ne voulait pas le partager avec personne.

Dès que ça s’enlignait pour devenir sérieux avec quelqu'un, je partais en courant parce que tu te pointais la face dans mes pensées. Je me trouvais des excuses pour sacrer le camp. Je n’étais pas capable de m’imaginer en train de faire l’amour avec un homme et d’aimer ça après ce que tu m’avais fait.

Je me suis dit que jamais j’allais pouvoir sortir avec des gars qui en valaient la peine. Parce que les hommes bons sortent avec des bonnes femmes, et que je n’en n’étais pas une. Je n’en étais plus une à cause de toi.

Que je ne serai jamais capable de les satisfaire et de les rendre heureux en haïssant le sexe et en voyant ton visage chaque fois que je fermais les yeux pendant que j’essayais de faire l’amour.

Pendant des années, je n’en ai jamais parlé. Jamais. À personne.

Après toi, je me suis endormie en pleurant trop souvent. Pendant longtemps. Je me suis souvent fait demander ce qui n’allait pas, et j’ai tout le temps menti en disant que tout était correct, et que j’avais juste eu une mauvaise journée.

À cause de toi, j’ai brisé des cœurs, pis j’ai brisé le mien encore plus de fois.

À cause de toi, j’ai de la misère à croire les « T’es belle » pis les « je t’aime », même quand ils sont sincères.

À cause de toi et de mon manque d'amour envers le sexe, je me suis fait tromper plus d'une fois. Dans ma tête, tous les hommes vont finir par aller voir ailleurs, c'est comme ça, et ça a presque toujours été comme ça. À cause de toi, j’ai la confiance absente et le piton panique collé au fond.

J’en ai fait des cauchemars, j’en ai fait une dépression et je pense que, encore aujourd’hui, je ne m’en suis jamais remis et que je ne m’en remettrai jamais à 100%.

Je me suis sentie comme de la merde longtemps. Je me suis souvent dit que je ne valais rien. Pis, tristement, j’ai voulu en finir encore plus souvent.

Je me disais que c’était ma faute. Je me disais que je n’aurais jamais dû te laisser entrer chez moi. Je me suis détestée d’avoir été aussi naïve, d’avoir pensé que, parce que j’étais entourée de bonnes personnes, toi aussi tu en étais une.

J’avais 17 ans, ma naïveté d’enfant et la vie devant moi.

 

À 21 ans, je me suis fait violenter.

Le plus triste dans tout ça, c’est que 4 ans plus tard, j’ai rencontré une autre personne sur qui je n’aurais jamais dû poser les yeux.

Une personne vraiment séduisante au premier regard. Il disait vouloir me décrocher la lune, je l’ai cru, lui aussi.

Une personne qui me faisait sentir bien, belle. Mais qui croyait que de me mettre la main à gorge et de me sacrer dans les murs allaient arranger les p’tites choses qui étaient brisées en dedans de moi.

Mais qui se demandait aussi pourquoi je ne voulais pas coucher avec lui des nuits où j’y tenais tête et où je lui disais que je n’avais pas envie, et qui me forçait quand même parce que selon lui : c’était juste normal de coucher avec la femme qu’il aime.

J’en ai eu des bleus, souvent. J’ai eu une boule par en dedans; tout le temps.

J’étais avec quelqu’un qui claquait les portes dans ma face et qui m’embarrait dans sa chambre au 3e étage pour ne pas que j’en sorte pendant qu’il sortait prendre l’air pour décompresser de ses excès de rage. Il disait qu’il faisait ça pour mon bien, parce qu’il le faisait pour ne pas devenir trop violent avec moi.

Mais je suis partie. Vite. Ben vite. Sauf que cette fois-là, aussi, ça a laissé des marques par en dedans. Encore.

J’avais 21 ans et j’avais perdu espoir en l’amour. Je pense qu’à cause de lui, j’ai peur de décevoir et de fâcher les gens. Qu’à cause de lui, je prends le blâme de tous les maux du monde et je m’excuse tout le temps pour éviter les conflits, même quand ça ne me concerne pas. J’imagine que c’est ma façon d’acheter la paix pour ne pas que tout explose encore autour de moi.

À cause de vous deux, j’ai eu de la misère à reprendre le dessus et à trouver un brin de confiance en la femme que j’étais et en la femme que je ne pensais jamais pouvoir devenir.

 

Aujourd’hui

Maintenant, je sais que ce n’était pas moi le problème et, surtout, que je n’étais pas la responsable de mes agressions.

Aujourd’hui, même si de l’eau a coulé en masse sous les ponts, même si je suis entourée de personnes merveilleuses et que j’ai une vie que j’adore; je ne peux pas encore m’enlever ces deux personnes-là de la tête.

Même si je sursaute chaque fois qu’on me touche sans que je m’y attende, que je panique à l’idée de paniquer, que je change de trottoir quand je vois des hommes arriver au loin et que je pleure automatiquement chaque fois qu’on lève le ton quand on me parle, je suis fière de ne jamais avoir arrêter d’aimer, parce que c’est ça le plus important.

Je peux avouer que des fois j’ai voulu en finir, mais que chaque fois que l’idée me passait par la tête, une petite dose d’espoir se pointait le bout du nez d’une façon ou d’une autre.

***

Tout ça pour dire que, si toi aussi t’es dans une situation du genre ou que tu te reconnais dans mes propos et dans mon histoire, je veux vraiment que tu saches qu’il n’y a personne qui peut être violent avec toi. Que la violence psychologique fait souvent aussi mal que la violence physique et sexuelle. Que les bleus partent avec le temps, mais que les cicatrices en dedans seront là pour toute ta vie.

Mais que malgré ces moments sombres-là que tu as vécus, il va toujours y avoir des percées de soleil et du monde qui veut ton bonheur. Que, pour ton bien, tu ne peux pas rester dans une relation malsaine; que tu peux t’en sortir, et que tu vas t’en sortir. Que l’amour ne rime pas avec se faire fourrer par quelqu'un juste quand ça lui tente. Que d’aimer et de se faire aimer, ça ne fait jamais mal.

Je tiens à m’excuser à tous ceux que j’ai mal aimé, que j'ai ignorés et laissés sans explications quand la chienne d’aimer me pognait et que les souvenirs remontaient, ainsi qu'à tous ceux qui m'aimaient profondément et dont je n'ai jamais été capable d'aimer de la même façon. Je m'excuse. Tellement.

Je tiens aussi à remercier du fond du cœur tous ceux et toutes celles qui respectent la personne avec qui ils partagent leur vie au quotidien. Le respect, c’est la base d’une relation saine, et vous ne savez pas à quel point vous avez le bonheur de votre moitié entre vos mains.

À tous ceux et à toutes celles qui partagent leur vie avec une personne victime d’agression : merci. Merci de votre patience, de votre amour, d’essayer de comprendre, de ne pas trop poser de questions quand vous voyez qu’on a juste le goût de tout laisser de côté, de ne pas vous fâcher contre nous quand on a la tête ailleurs et d’essayer de faire de votre mieux avec nos petits morceaux qu’on essaie de recoller tranquillement.

Continuez de vous exprimer et de montrer à quel point il y a un problème dans notre société. Continuez de vous lever debout pour pointer du doigt vos oppresseurs. Je suis fière de vous, vous êtes beaux, vous êtes belles, et on va passer au travers, tous ensemble.

Ne jugez jamais les gens dont vous ne connaissez pas l’histoire. Souvent, les plus discrets sont ceux qui cachent les plus grands secrets.

Aimez-vous, tout le temps, simplement.



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